Les mots ne s’arrêtent pas à leur seul sens. Ils induisent aussi un ressenti.
« The Southern rebellion was largely the outgrowth of the Mexican war. Nations, like individuals, are punished for their transgressions. We got our punishment in the most sanguinary and expensive war of modern times »
« La rébellion des États du Sud fut en grande partie une conséquence de la guerre américano-mexicaine. Les nations, comme les individus, sont punies pour leurs transgressions. Nous avons reçu notre châtiment lors de la guerre la plus sanglante et la plus coûteuse des temps modernes. »
U.S. Grant’s Memoirs, chapter III
« Deux peuples vivent, séparés seulement par un étroit bras de mer ; les princes des deux cours se marient entre eux ; les barons d’ici ont des terres là-bas ; les marchands circulent d’une nation à l’autre… et l’on ne sait rien, au fond, de ce qui se passe chez le voisin ».
Maurice Druon, Le lis et le lion (1960), cycle Les rois maudits
Les mots ont leur importance, dit-on. Prenons en deux : « signification » et « sens ». Lesquels paraissent à certains interchangeables.
Pour Nicolas Beauzée (1717-1789), grammairien français, encyclopédiste et traducteur, la signification est le sens propre (primitif et fondamental) alors que le sens envoie aux acceptations qui en dépendent.
Illustration ci-après en trois points.
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J’ai, comme beaucoup de Français, appris et lu sur la Guerre de Sécession.
Ce conflit a véritablement déchiré les États-Unis. Pendant quatre ans, du 12 avril 1861 au 9 avril 1865, les Slave States et les Free States s’affrontèrent. Dans un conflit bien moins binaire qu’il n’y parait. Comme le laisserait supposer cette formule entendue en 1999 au Memorial Hall Confederate Museum de la Nouvelle Orléans : une touriste française expliquait à sa nièce – qui allait entrer en terminale – que cette guerre avait opposé les Nordistes, anti-esclavagistes, aux Sudistes, esclavagistes. Les bons et les méchants, en somme.
Pas si simple, cependant. Surtout quand nous réalisons que le pouvoir dans les États du Sud était détenu par une minorité de possesseurs d’esclaves. La majorité des électeurs du Sud – qui, eux, n’en possédaient pas – se voyaient peu considérés. Mais très influencés par la classe dominante. Laquelle avait su se placer à la tête des deux partis politiques. Ajoutons que, pour compliquer le tout, certains États furent près d’abolir l’esclavage (Virginie, Kentucky), mais changèrent d’avis lorsque celui-ci devint rentable. La Géorgie l’abolit même un temps, mais y revint… pour des raisons économiques.
Parallèlement, les États du Nord se montraient partagés sur la question. L’idée même que le gouvernement fédéral impose sa volonté aux États du Sud rebutait certains nordistes. Sans parler du fait qu’il existait également des esclaves au Nord.
Pour aller plus loin, si vous n’avez pas le temps ou l’appétit pour les livres d’Histoire, je recommande la lecture des trois romans de John Jakes sur le sujet : North and South, Love and War, Heaven and Hell. Ce dernier, le moins connu, aide pourtant le lecteur à comprendre ce qu’est devenu le Sud à l’issue de la guerre, suite à ce que les historiens appellent « la Reconstruction ».
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En parlant de livre. Dès mon arrivée aux États-Unis en 1999, je me plonge dans la lecture de livres d’Histoire. Et rapidement, je réalise que la formule rencontrée est Guerre Civile, ou Civil War. Ce, quelle que soit l’origine géographique de l’ouvrage.
Passablement surpris, je m’en ouvre à un interlocuteur américain qui me donne l’explication suivante (confirmée par d’autres depuis) : « Vous, Français, vous parlez de la guerre de Sécession. Qui est l’appellation donnée par les États du Sud. Conséquence, les Américains pensent que la France est favorable à ces derniers, au Sud, donc ». Selon la formule anglaise, it makes sense, doesn’t it?.
Cela pourrait presque paraitre banal. A cela près que les blessures de ce conflit fratricide sont loin de s’être refermées. En 1999, je résidais à Leavenworth, au Kansas, juste à la frontière avec le Missouri. Là, j’ai rencontré des personnes dont les grands-parents avaient grandi pendant la guerre. Et, donc, en avaient parlé à leur descendance. Entretenant une rancœur qui, chez certains, s’avère encore bien vive.
Nous noterons, d’ailleurs, le rôle majeur de ces deux États lors de la Guerre Civile. Les bandes des deux factions – les Jayhawkers pour le Kansas, un Free State, et les Bushwhackers pour le Missouri – sévirent avec une grande violence le long de la frontière marquée par le fleuve Missouri. Et, pour compliquer le tout, les habitants du Missouri se partagèrent entre l’Union et la Confédération.
Pour aller plus loin, je conseille vivement le film de 1999 de Ang Lee ‘Ride with the Devil‘ (ou « Chevauchée avec le Diable »). Et, pour les plus courageux, le livre d’Albert Castel ‘Civil War Kansas, reaping the whirlwind‘ (1958) dans son édition augmentée et mise à jour de 1997 (University Press of Kansas).
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Mais, si l’Histoire a retenu principalement Civil War, et aussi Secession War, il existe une autre expression. Que j’ai découverte en lisant les mémoires d’Ullyses S. Grant. Celui-ci, général vainqueur de la Guerre Civile et président des États-Unis de 1869 à 1877, parle, dans ses ‘Personal Mermoirs‘ de ‘rebellion’.
Après tout, ne qualifie-t-on pas les Confédérés de ‘Rebels‘ » ou de ‘Rebs‘?’ Dans le chapitre XVI, il explicite même le terme en démontrant, en deux pages, en quoi la Sécession, telle qu’elle s’est déclenchée, est en totale inadéquation avec la Constitution.
Par ailleurs, Grant insiste sur la complexité de la situation dans les années qui précèdent ce qu’il dénomme ‘the inevitable conflict’. Lequel monte en puissance inexorablement à la suite de la guerre du Mexique évoquée dans mon article de mai. Et sa description précise de la situation politique, économique, sociale et intellectuelle de l’époque écarte définitivement le lecteur d’une vision souvent par trop simpliste plaquée sur ce conflit.
Vision confortable que nous avons tendance à appliquer à nombre de situations.
Donc
Suite à cet exemple, et humblement en phase avec Beauzée, je recommande de réfléchir à ce que l’on dit ou écrit. Surtout lorsque nous nous adressons à des personnes que nous ne connaissons pas ou peu, ou encore, et surtout, à des personnes de l’étranger. Tout simplement pour ne pas confondre le sens propre avec le potentiel ressenti. Un peu de culture et d’intelligence de situation ne font pas de mal.
Photo en en-tête : @2009olivierdouin