Le blog

Une genèse du plan Marshall – 2 Urgence signalée

Vu du XXI° siècle, cela semble aller de soi. Et pourtant…

Avertissement

Les sources consultées pour la rédaction de cet article sont américaines, comme l’atteste la bibliographie jointe. Par la force des choses, mon texte pourra en faire sursauter certains, tant il est difficile, parfois, de voir les choses sous un autre angle. Cependant, il me parait instructif d’examiner le sujet tel qu’il fut compris par ceux qui furent les principaux artisans du Plan. Surtout si cette perspective peut nous aider à mieux comprendre ce qui se dit parfois (souvent ?) de l’autre côté de l’Atlantique.

‘The patient is sinking while the doctors deliberate’, George C. Marshall, discours du 28 avril 1947 (5)

Introduction

L’Europe est à genoux. Son infrastructure est en grande partie détruite. Les différents pays paraissent incapables de redresser leur économie. Le coût humain, tant physique que moral, est phénoménal. Depuis l’est, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) pousse ses pions. A l’ouest, les États-Unis d’Amérique (USA pour United States of America) se montrent partagés. Certaines personnalités, cependant, entrevoient une solution. A leur tête, George C. Marshall, stratège et doté d’une volonté inébranlable que nous avons découvert dans l’article précédent.

2-1. La perspective d'une Europe en ruine

‘From Stetin in the Baltic to Trieste in the Adriatic, an iron curtain has descended across the continent’, Winston Churchill dans un discours prononcé à Fulton (Missouri), mars 1946 (5)

En 1945, l’Europe va donc très mal. Elle est proprement en ruine. Dans les grandes villes, plus de 50%, parfois 80% des logements ne sont plus que décombres. La moyenne des destructions pour l’Allemagne, la Grande Bretagne et la France est, respectivement, de 40, 30 et 20%. A Londres et sa banlieue, ce sont 3,5 millions de logements qui sont détruits. A Berlin, 75% des immeubles sont inhabitables. Des milliers de ponts et des dizaines de milliers de kilomètres de rails de chemin de fer n’existent plus.
Le bilan humain est tout aussi terrible. La guerre a causé la mort de 36,5 millions d’individus entre 1939 et 1945. En outre, 13 millions de personnes ont été déplacées. Et, selon les chiffres de l’ONU, à l’été 1946, 100 millions d’Européens absorbent au mieux 1500 calories par jour.
Pour ne rien arranger, le continent subit un hiver 1946/1947 terrible. L’Angleterre affronte des couches de neige d’une épaisseur de 6 mètres. A Berlin, plus de 19 000 cas de gelures sont traités. En France, il neige… à Saint Tropez. Pour beaucoup, le froid est pire que la faim : ‘… the most punishing weather in living memory‘ (5).

A ce moment, rien ne va plus. La production, déjà faible, s’arrête ; tout comme l’effort de reconstruction. La demande se montrant bien supérieure à l’offre, l’inflation croit inexorablement. Le contrôle des prix et le rationnement n’aident pas. Les pays européens se montrent incapables de produire ce qu’ils ne peuvent pas acheter ailleurs. Parallèlement, les exportations des États-Unis vers l’Europe connaissent un excédent annuel de 5 milliards de dollars. Ainsi, cette dernière n’a plus rien à vendre et ne possède donc plus les fonds nécessaires à sa reconstruction.
Pourtant, les aides n’ont pas manqué. Plusieurs organisations internationales – mais financées à 75% par les USA – sont à l’oeuvre depuis 1944. Comme, par exemple, l’UNRRA (United Nations, Relief and Rehabilitation Administration – créée fin 1943). Leur soutien, d’ordre humanitaire, se révèle naturellement indispensable. Mais il ne s’agit que de pansements lesquels ne permettent pas de reconstruire tout un système. Et qui, parfois, provoquent des tensions. Ainsi, en 1946, les deux-tiers de l’aide de l’UNRRA parvient à l’Europe Centrale et à l’Europe de l’Est.

Dans ces circonstances, beaucoup n’y croient plus. En ligne de mire : le capitalisme, accusé d’avoir engendré le chômage de masse des années 30 et contribué à la monté du fascisme. Or, une alternative se présente : le Communisme. Son aura doit beaucoup au rôle des camarades dans la Résistance et à celui de la Russie pendant la guerre. Moscou en joue en s’appuyant sur une propagande bien supérieure à la communication américaine ; à titre d’exemple, le budget que l’URSS dédie à la seule France s’avère alors supérieur à celui que les USA allouent à l’Europe entière.
Si l’on se réfère au rapport de 1946 du kremlinologue George Kennan – déjà cité dans l’article précédent – Staline, conforté par ses récents succès militaires et politiques entrevoit des perspectives favorables à l’extension de l’influence politique soviétique sur toute l’Europe grâce à des procédés d’infiltration et de subversion. Lors de la conférence de Moscou (mars-avril 1947), cette volonté d’asservissement est palpable, comme l’atteste la demande soviétique de maintenir la totalité de l’Allemagne sous son autorité. Et, partant, de se faire payer des réparations de guerre par le truchement… des États-Unis. Après tout, les pertes soviétiques dues à la guerre s’élèvent à 27 millions de militaires et de civils (à comparer aux 300 000 tués américains).

L’Europe est donc bel et bien en panne. Elle doit reconstruire la quasi totalité du continent. Il lui faut faire redémarrer son économie. Ou plutôt ses économies. Elle cherche, désespérément à réapprendre à vivre. Mais elle n’en possède pas les moyens. Simultanément, elle affronte un total manque de confiance dans les solutions du passé. Et l’alternative en vogue repose sur une idéologie basée sur une forme d’asservissement qui, elle-même, n’en a guère les moyens. A moins qu’il n’existe une autre voie.

2-2. Plus fort à plusieurs

‘It would be folly to sit back and do nothing’ George C. Marshall 28 mai 1947 à l’issue du point de situation décisionnel avec son premier cercle (5)

Ce paysage, désolé et inquiétant, constitue donc le cadre d’action que considèrent des individus comme George C. Marshall. Lequel, sans surprise, n’a pas agi seul, loin s’en faut. Au sein de son équipe, certains acteurs se montrent particulièrement intéressants. Ceci, bien sûr, parce qu’ils jouèrent un rôle majeur. Mais aussi en raison de leur démarche. Appelons-les les trois mousquetaires.

Will Clayton est le portrait typiquement américain du self made man. Parti tout en bas de l’échelle, il fabrique une véritable succes story en tant qu’entrepreneur, au point d’être surnommé « l’empereur du coton ». A la tête d’un véritable empire, donc, il implante des bureaux dans le monde entier, et, bien sûr, en Europe. Il se montre un fervent partisan du libre-échange. Le président Roosevelt, qui le connait bien, le nomme sous-secrétaire d’État pour les affaires économiques pendant le second conflit mondial. Sa principale mission : procurer ressources et équipements aux Alliés. Son efficacité est telle que, à la fin de la guerre, il se trouve à la tête d’un stock d’une valeur approximative de 100 milliards de dollars. A vendre, désormais, dans le secteur privé.

Il est confirmé à son poste en décembre 1944, dans le cadre du State Department. En 1947, sous les ordres du général Marshall devenu ministre des affaires étrangères, il démontre une grande connaissance de la situation, sur les plans de l’économie, de la politique et de la vie courante. Ainsi, il anticipe les résultats de la conférence de Moscou. Le 5 mars 1947, il remet un mémorandum qui résonne comme un avertissement. Il souligne que le leadership mondial reviendra soit aux USA, soit à la Russie. Il prédit que si l’Amérique ne s’en empare pas, une guerre ne tardera pas à survenir ; et qu’il faut dire la vérité aux Américains pour que ceux-ci se réveillent. Pour lui, la réponse consiste à bâtir un ordre financier international et ouvert pour surmonter les erreurs du passé.

Depuis 1946, il se concentre tout particulièrement sur la situation économique de l’Europe occidentale. Ses craintes se portent sur les capacités de survie économique de la Grande Bretagne et de la France. Clayton n’assistera pas à la conférence de Moscou. Le 10 avril 1947, il se rend en Europe pour vérifier la validité des données que lui et son réseau compilent depuis longtemps. Là, il conserve une grande habitude : marcher et constater la réalité des commerçants et des passants. Après tout, il n’a pas construit un empire en restant dans une tour d’ivoire.

George Kennan n’est pas un économiste, mais un diplomate et un penseur remarqué suite à la rédaction de son rapport de 1946 sur les capacités et les ambitions de la Russie. En 1947, à peine nommé Secretary of State, George C. Marshall lui confie la direction de la planification politique du ministère. Sa main se retrouvera dans trois dossiers majeurs embrassant ce qui s’appela la Guerre Froide : le Plan Marshall, notre sujet ; la doctrine Truman visant à inciter politiquement la Russie à mettre un terme à ses opérations de subversion ; la mise sur pied du service clandestin de la Central Intelligence Agency, dossier étroitement relié aux deux premiers.

Mais revenons en 1947. Alors que Will Clayton parcourt le vieux continent, le général, de retour de Moscou, informe Kennan le 29 avril de sa détermination à mettre au point un plan d’aide à l’Europe. Et de son intention d’aller très vite avant que le Congrès ne se penche sur le sujet et ne se lance dans d’interminables palabres. Le point clef, ici, étant la vitesse, Kennan doit commencer immédiatement ses travaux : il a deux semaines pour soumettre un rapport et des recommandations au ministre.
Comme il sort de sa zone de confort, il prend le parti de s’entourer des meilleurs économistes du ministère. Lesquels se trouvent travailler sous l’autorité de Will Clayton. Et être grandement influencés par lui. Débutent alors des sessions de travail d’où émergent deux idées maîtresses :

  • la reconstruction de l’Allemagne est indispensable pour réaliser celle de l’Europe ;
  • l’autosuffisance économique de l’Europe implique l’union des pays qui la composent, la disparitions d’accords commerciaux bilatéraux et disparates, la fin des barrières protectionnistes, une coordination économique.

 

Dean Acheson, pour sa part, endosse le rôle d’adjoint et de « chef d’état-major ». Au ministère des affaires étrangères depuis 1941, il a pris une large part dans la politique de prêt-bail et dans la création d’organismes comme le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale. Il devient le sous secrétaire de Marshall auquel il succèdera en 1949.

Le 8 mai 1947, il se voit chargé de prononcer un discours sur la politique étrangère dans le Mississippi en lieu et place du président Truman. Acheson profite alors d’une certaine liberté d’action pour aborder des sujets qui ne sont guère en vogue à ce moment, mais qui occupent le ministère. Ainsi, il dépeint une Europe « au bord de la famine ». Il insiste sur l’hiver particulièrement rigoureux qui aggrave la situation. Il en déduit la nécessité « de financements d’urgence supplémentaires ». Et, comme l’assistance se compose en partie d’agriculteurs et de petits commerçants qui comptent sur la capacité de l’Europe à payer leurs marchandises, il précise que « il n’y a rien de charité là-dedans… Nous sommes obligés, par intérêt personnel et par humanisme, de financer un déficit colossal du budget mondial ». Et de conclure que « il faudrait plus que de l’aide ; une « économie européenne coordonnée… est fondamentale pour atteindre cet objectif » (5).

Aux États-Unis, ce discours passe presque inaperçu et ne fait guère les gros titres. En revanche, il est davantage relayé en Europe. Le Times of London en publie le texte le jour suivant. Quant à Marshall, il prend acte, mais se montre modérément satisfait, lui qui ne souhaite surtout pas attirer l’attention du Congrès.

2-3. La stratégie Marshall

‘The time for action has come’, George C. Marshall, discours du 5 juin 1947 à l’université d’Harvard (5)

Contrairement à ce que nous pourrions croire, en ce début 1947 les États-Unis ne sont pas prêts pour un soutien massif à l’Europe. Bien au contraire. Et cela depuis la fin de la guerre. Dean Acheson l’évoque très clairement dans un discours qu’il prononce en 1945. Le propos ne laisse aucun doute : « La vision du peuple américain concernant notre politique étrangère tient aujourd’hui en trois phrases, 1) ramenez les boys à la maison 2) ne jouez pas au Père Noël 3) ne vous laissez pas manœuvrer » (5).

Certes, en 1945, les États-Unis représentent la moitié de la production économique mondiale, les deux tiers des réserves d’or de la planète et les trois quarts du capital investi. Mais plusieurs facteurs prédominent. La population américaine a dû se serrer la ceinture pour servir l’effort de guerre. Les producteurs, comme nous l’avons vu plus haut, voudraient bien rentrer dans leurs fonds. L’isolationnisme, perspective américaine sans cesse renouvelée, l’emporte donc.

En outre, Marshall redoute ce que nous dénommons de nos jours « la récupération ». Principalement par les grands industriels, qui ont tous des idées sur la question, les journalistes qui y puisent de la matière à charge comme à décharge et les politiciens. Ces derniers, qui ne manquent pas de projets élaborés sur le coin de la table, pourraient bien parasiter l’ensemble du processus.

C’est ici que les capacités de stratège du général Marshall rentrent en scène. Il connait son objectif. Il a défini son effet majeur qui passe par le vote du Congrès. Il s’ingénie à rester maître du temps, donc à conserver sa liberté d’action. A cet effet, initialement, il garde un profil bas le plus longtemps possible, tant vis-à-vis des médias que des politiciens et des diplomates. Les discours et autres déclarations officielles ne doivent pas se comprendre comme des ballons-sondes : ce gain de temps permet à ses équipes d’effectuer le travail de fond nécessaire. A contrario, lorsqu’il sent que le moment est venu de passer à l’action, là, il ne perd pas une seconde ; comme lorsqu’il impose des délais très contraints à Kennan.

Cependant, des discours comme celui qu’il prononce lui-même le 28 avril à l’issue de la conférence quadripartite de Moscou ou le travail de fourmi de l’équipe mise sur pied par Kennan ne peuvent pas passer inaperçus. D’autant qu’en mai l’essentiel du State Department se consacre à l’élaboration d’une politique en vue de la reconstruction de l’Europe. C’est à ce moment que Marshall avance quelques pions en matière de communication. Ainsi, par exemple, intervient un quatrième mousquetaire qui va modifier la tonalité des médias. Walter Lippman du New York Herald Tribune, déjà célèbre avant guerre, est considéré comme le journaliste le plus influent de l’époque. A compter du 1er mai, il publie des articles assez explicites. Cela fait naitre et entretient un bruit de fond murmurant le contour de certaines idées phares du projet.

Epilogue

Certes, à la mi-mai, de nombreuses propositions émergent. Ce qui, sans surprise, ne manquera pas d’énerver le ministre. Mais la phase en cours s’achève et Marshall tient en main la plupart des cartes : une parfaite connaissance du dossier, un projet réaliste étoffé par un travail de fond qu’il a su maintenir en protégeant ses équipes, une idée claire sur la conduite à tenir. Il est temps d’amorcer la suivante, celle où il lui faut réussir son effet majeur. A lire le mois prochain.

Bibliographie

(1) Eisenhower. Soldier and President, Stephen E. Ambrose, Simon and Schuster Paperback (1990)
(2) General of the Army. George C. Marshall, soldier and statesman, Ed Cray, Cooper Square press (2000)
(3) Legacy of ashes. The history of the CIA, Tim Weiner, Anchor Books Edition (2007, 2008)
(4) Partners in command. George Marshall and Dwight Eisenhower in war and peace, Mark Perry, Penguin books (2007)
(5) The most noble adventure. The Marshall Plan and the time when America helped save Europe, Greg Behrman, Free Press (2007)

Référence :

(6) Article n°1 : L’homme de la situation

Photo en en-tête : @Life magazine, Caen juillet 1944