« Il nous faudrait un Plan Marshall ! »
Avertissement
Les sources consultées pour la rédaction de cet article sont américaines, comme l’atteste la bibliographie jointe. Par la force des choses, mon texte pourra en faire sursauter certains, tant il est difficile, parfois, de voir les choses sous un autre angle. Cependant, il me parait instructif d’examiner le sujet tel qu’il fut compris par ceux qui furent les principaux artisans du Plan. Surtout si cette perspective peut nous aider à mieux comprendre ce qui se dit parfois (souvent ?) de l’autre côté de l’Atlantique.
‘Marshall adumbrated for his audience Europe’s dire economic condition, its postwar dystopia- a new wasteland, dysfunctional and intensely vulnerable… The time for action had come’. (5)
« Marshall présenta à son auditoire la situation économique désastreuse de l’Europe, sa dystopie d’après-guerre – un nouveau désert, dysfonctionnel et extrêmement vulnérable… Le temps d’agir était venu », lors de son discours du 5 juin 1947 (5)
« Il nous faudrait un Plan Marshall ! »
Combien de fois avons-nous entendu cette phrase ces trente dernières années ? Dès qu’un problème de grande ampleur surgit (sociétal, économique, humanitaire, etc.), elle s’invite au débat. Mais, au-delà de l’aide américaine à la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre Mondiale, comment et pourquoi naquit le Plan Marshall ? Et, d’ailleurs, qui donc fut l’homme qui lui donna son nom ? Cet article, premier d’une série de trois, apporte des éléments de réponse à cette dernière question.
Introduction
Lorsque le Plan Marshall rentre en vigueur en avril 1948, George Catlett Marshall est Secretary of State, i.e. ministre des affaires étrangères des États-Unis d’Amérique. Mais, au moment de sa prise de fonction en 1947, il arrive avec une impressionnante carrière militaire dans ses valises. Il s’est fait remarquer durant les combats en France lors de la Première Guerre Mondiale. Et, surtout, à l’occasion de la Seconde où il joua un rôle essentiel. Homme entier et déterminé, il incarne le serviteur de l’État avec un S majuscule.
1-1. L'homme le plus connu en Amérique
‘It was generally recognized that one man, more than any other, had delivered America victory and had made the return to peace possible… and Winston Churchill called him the ‘organizer of victory’ (5)
De notre côté de l’Atlantique, nous associons la victoire des Alliés le plus souvent au général Eisenhower. Quand nous pensons au théâtre du Pacifique, Mac Arthur, la plupart du temps, et Nimitz, parfois, viennent à l’esprit. Mais, aux États-Unis, l’homme de la victoire est clairement le général George Marshall. Chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT), principal conseiller militaire du Président, il fut à la fois stratège, organisateur, diplomate et… chef militaire. Il assumait alors des fonctions proches de celles dévolues de nos jours à un chef d’état-major des armées (CEMA), titre et fonction qui n’existaient pas à cette époque.
Il n’a pas joué ce rôle historique par hasard : il s’avère, avant tout, un visionnaire. Ainsi, son expérience en 1917 et 1918 vient nourrir sa réflexion. Il comprend que la guerre a changé. Désormais, les morts se comptent par dizaines de milliers. Les chefs et leurs états-majors se réunissent dans des grandes salles pour planifier les mouvements sur des surfaces importantes. Ils représentent plusieurs pays et parlent des langues différentes. « Ils ne se contentent pas de conférer, ils se disputent » (4). Conscient de l’évolution politique, il réalise alors qu’il doit se préparer à un futur conflit de grande ampleur.
Convaincu qu’il y tiendra un rôle central, il commence à noter ses idées dans un petit livre noir qui ne le quitte plus. Y figureront, notamment, le nom des officiers qu’il estime être les meilleurs condottières pour mener les batailles à venir. Nous y trouvons, entre autres, ceux de Omar Bradley, George Patton, Dwight David Eisenhower. Parallèlement, il anticipe. Cela l’amène, en tant que tout nouveau CEMAT (septembre 1939) – et deux ans avant l’attaque sur Pearl Harbor- à initier la transformation de l’état-major en une structure capable de combattre l’Allemagne et le Japon.
Donc, déterminé, il l’est bel et bien. Et entier aussi. En 1939, le général Pershing, son mentor depuis 1917, souffle son nom au président Roosevelt. A l’occasion d’une réunion avec ce dernier, le général Marshall, alors adjoint du CEMAT, manifeste un total désaccord avec les vues du Président. Est-ce que cela a compté dans sa future nomination ? Probablement. Car, lors d’une nouvelle entrevue, « il dit au Président qu’il n’accepterait le poste qu’à la condition d’avoir le droit de dire, à tout moment, ce qu’il pense. Quand Roosevelt répondit oui rapidement, Marshall rétorqua : « vous avez dit oui comme allant de soi, mais cela pourrait se révéler désagréable » » (5).
1-2. Le général
‘When, on one occasion, Roosevelt called him George, Marshall said that he was George only to his wife’ (5)
Nous l’avons compris, George Marshall possédait une forte personnalité. Quant au général, conscient de sa position, de ses fonctions, de ses devoirs et de ses obligations, il démontra pendant la guerre une rigueur sans faille. Les exemples pour illustrer cela ne manquent pas. Ainsi, son sens du commandement apparaitra probablement à certains comme intransigeant. Il faisait comprendre à ses subordonnés qu’ils avaient un intérêt dans la réussite de leur chef. Le rythme qu’il imposait était épuisant, physiquement et émotionnellement. Or, lui-même ne s’épargnait pas. Et « le plus grand talent de Marshall résidait peut-être dans son immense capacité à se consacrer pleinement à un seul sujet pendant de longues périodes » (4).
Mais il n’en possédait pas moins un grand sens de la valeur humaine. Ainsi, lors d’une interview en 1939, il déclare sans ambages qu’il est hors de question d’envoyer des soldats au combat sous les ordres de chefs « dont l’esprit n’est plus en mesure de prendre des décisions en une fraction de seconde dans la guerre moderne et rapide, ni dont le corps n’est plus capable de supporter les exigences du service sur le terrain » (4). Le message est clair. Et confirmé quelques années plus tard par une anecdote d’Ike lui-même : « Eisenhower, il y a une chose que vous devez bien comprendre. Le maintien sous votre commandement d’un officier américain signifie pour moi que vous êtes satisfait de son travail. Tout homme que vous ne jugez pas à la hauteur doit être réaffecté… ou renvoyé chez lui. » (4).
Ceci dit, c’était un grand connaisseur d’hommes et il savait s’entourer. Souvent froid et distant, il renvoyait impitoyablement tout officier qui ne faisait pas l’affaire. A contrario, il y en avait de nombreux autres qu’il formait et promouvait. Lorsque Eisenhower devient son assistant à Washington, il lui déclare : « le ministère regorge d’hommes compétents qui analysent bien leurs problèmes, mais qui se sentent toujours obligés de me les soumettre pour je décide de la solution. J’ai besoin d’assistants qui résolvent leurs propres problèmes et me rendent compte ensuite de leurs démarches ». A l’évidence, il lui faut quelqu’un de proactif et qui assume ses actes. Au final, Marshall voyait en Eisenhower le parfait commandant moderne : à la fois soldat, diplomate et administrateur. Tandis que « Patton savait se battre, Dill était un diplomate hors pair, McNarney un administrateur brillant » (4).
Enfin, et peut-être surtout, il assumait son niveau et il protégeait ceux en qui il avait entièrement confiance. En 1942, lors de l’opération Torch, Eisenhower lui envoie un premier compte rendu du débarquement en Afrique du Nord. Marshall, selon son habitude, ne répond pas immédiatement : il estimait que le commandant sur le terrain avait une meilleure compréhension de la situation et saurait gérer les problèmes. Un peu plus tard, les décisions d’Eisenhower sont vivement critiquées, notamment à Washington. Le général Marshall lui adresse le message suivant : « Je fais tout mon possible pour vous soutenir en rencontrant la presse, les membres du Congrès, le Département d’État (le ministère des affaires étrangères) et le Président… Ne vous en faites pas. Laissez-moi gérer ces soucis et poursuivez votre campagne. » (4). A chacun son rôle. Et son devoir, donc.
1-3. Le diplomate
‘I was trained as a soldier, not as a diplomat. Therefore…’, Marshall à Staline lors de la conférence de Moscou de 1947 (5)
Si les entretiens entre Marshall et le président Roosevelt en disent long sur la personnalité du général, son « recrutement » par le nouveau président pour devenir le prochain Secrétaire d’État (ministre des affaires étrangères) démontre, si besoin en était, que nous avons affaire à un grand serviteur. Truman passe par Eisenhower en 1947 pour sonder l’intéressé. Marshall (qui se préparait à prendre sa retraite) répond : « Je comprends parfaitement de quoi il retourne. S’il maintient son intention, ma réponse est affirmative. Quant à mes sentiments, ils ne regardent que moi » (5).
Ambassadeur et représentant personnel du président des États-Unis en Chine depuis novembre 1945, George C. Marshall accède aux fonctions de Secrétaire d’État le 21 janvier 1947. Il est donc devenu diplomate à plein temps. Mais, diplomate, il l’a également été pendant la guerre, interagissant avec des pays comme la Chine, la Grande-Bretagne, la France et l’Union Soviétique (ou URSS). Or, en tant que général, il a pleinement conscience de la situation de l’Europe et de la position de la Russie. Bien que les dossiers ne manquent pas au ministère des affaires étrangères (State Department), il se plonge à fond dans l’étude du document détaillé rédigé en 1946 depuis Moscou par un diplomate du nom de George Kennan. Convaincu de la nécessité pour le pays de remanier sa politique étrangère, il confie à ce dernier la direction de la planification politique du ministère (3).
Nous pouvons considérer que 1947 constitue une année clef. Nous verrons plus loin les effets de l’action de Kennan. Mais, en ce début d’année, la question soviétique passe au premier plan. Ainsi, Marshall participe à la conférence de Moscou (10 mars – 24 avril 1947) avec ses homologues : le britannique Bevin, le français Bidault et le russe Molotov. L’ordre du jour est centré sur la reconstruction de l’Europe et le partage des responsabilités Cette conférence se solde par un échec. Au centre des discussions figure l’Allemagne :
- l’URSS veut une direction centralisée du pays assortie de réparations exorbitantes ;
- pour les USA, la réhabilitation est concomitante de celle de l’économie européenne ;
- les USA (tout comme la France et la Grande-Bretagne) redoutent que l’URSS n’étende son emprise plus à l’ouest et que, concrètement, l’Amérique se retrouve à payer les réparations… à l’URSS ;
- du point de vue occidental, se profile ainsi le pire des scénarios : une Allemagne se relevant sous la domination soviétique ;
- au bilan, une économie européenne inexistante constitue une menace encore plus importante que celle que représente l’URSS elle-même.
Conséquence logique : les USA, la France et la Grande-Bretagne doivent aider à la réémergence de l’industrie des trois zones allemandes sous leur contrôle. Toujours très direct, vers la fin de la conférence, Marshall s’en ouvre directement à Staline : « I was trained as a soldier, not as a diplomat. Therefore I will speak as a soldier, directly and without double meaning » (5). Le Soviétique se borne a répéter les arguments de Molotov (à moins que ce ne soit l’inverse). De retour aux États-Unis, Marshall ne perd pas de temps. Le 28 avril, il s’exprime à la radio et explique clairement aux Américains qu’il n’y a pas d’autre solution que de soutenir l’Europe par tous les moyens possibles. Il ponctue son allocation par une phrase choc : « The patient is sinking while the doctors deliberate » (5)
Epilogue
Le général Marshall continua de servir son pays au-delà des affaires étrangères. En septembre 1950, devant les piètres prestations de l’armée américaine lors des premiers mois de la guerre de Corée, le président Truman le nomma ministre de la défense (Secretary of Defense). Fonction qu’il assuma jusqu’en septembre 1951.
En décembre 1953, il se vit décerner le prix Nobel de la Paix. En 1959, il devint lauréat du prix international Charlemagne, la récompense la plus ancienne et la plus célèbre rendant hommage à l’engagement en faveur de l’unification européenne.
Il décéda deux mois avant son 79ème anniversaire.
‘Dwight Eisenhower brought Winston Churchill to visit him [at the hospital]. Marshall was unconscious and Churchill… stood in the doorway crying. George Marshall died in the early evening of October 16, 1959.‘ (4).
***
Nous avons donc un petit aperçu de l’homme qui a donné son nom au Plan Marshall. Un diplomate, certes, mais avant tout un militaire qui a étendu ses capacités de stratège à l’ensemble de la planète. Il convient, dans le prochain article (en février prochain), de considérer le chemin parcouru pour arriver au Plan.
Bibliographie
(1) Eisenhower. Soldier and President, Stephen E. Ambrose, Simon and Schuster Paperback (1990)
(2) General of the Army. George C. Marshall, soldier and statesman, Ed Cray, Cooper Square press (2000)
(3) Legacy of ashes. The history of the CIA, Tim Weiner, Anchor Books Edition (2007, 2008)
(4) Partners in command. George Marshall and Dwight Eisenhower in war and peace, Mark Perry, Penguin books (2007)
(5) The most noble adventure. The Marshall Plan and the time when America helped save Europe, Greg Behrman, Free Press (2007)
Photo en en-tête : @photo officielle 1946